Acteurs·Théâtre

Le pays lointain mis en abymes.

Hier soir la cinquième promotion de l’École du Nord (2015-2018) jouait la première de sa pièce de sortie Le pays lointain (un arrangement) au Théâtre du Nord. Mise en scène par Christophe Rauck, la pièce est l’addition du Pays Lointain de Jean-Luc Lagarce et d’ajouts fait à partir de trois autres de ses œuvres (J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne, Nous les héros et Journal 1 et 2). Pour sa dernière pièce, Lagarce rend hommage au théâtre et aux comédiens. Cette première représentation en fut une belle restitution.

Mises en abymes

D’abord, il y a ce plateau blanc délimité sur la scène noire du Théâtre du Nord. Plusieurs panneaux alignés au fond, des rangées de fauteuils de théâtre à jardin et à cour le long de cet espace dans l’espace. Il y a cette pénombre sépulcrale. Et Jean-Luc Lagarce, représenté par Alexandra Gentil, qui tape son journal de mise en scène. Les atermoiements, la mort qui s’en vient. C’est la première mise en abyme. Un auteur et metteur en scène qui mourra bientôt et qui le sait. C’est sa dernière œuvre, et, il écrit et montre un personnage, auteur et metteur en scène qui mourra bientôt et qui le sait. Lagarce mourra quelques semaines après avoir fini d’écrire la pièce, fauché par le sida, à 38 ans.

Apparaît la deuxième mise en abyme de la pièce. Parallèle à la première, elle théâtralise le théâtre. Les fauteuils et cette zone de jeu délimitée, cette scène sur la scène le laissait comprendre. On le voit très vite. Les acteurs jouent aux acteurs. Se levant de leurs fauteuils pour intervenir, éclairer à la lampe torche, manipuler les panneaux blancs qui formeront murs, portes et cloisons diverses. Le texte dit cet amour pour le théâtre et les comédiens, la déclinaison dans plusieurs temps d’un verbe dans une même réplique, la recherche de l’expression juste, jouée avec une précision indispensable par chacun. Indispensable aussi la sobriété de la mise en scène, à l’image de la scénographie, soulignées avec finesse par les vidéos de Carlos Franklin, tout juste sortit de l’École du Fresnoy. On est dans le jeu avec Lagarce. Il s’amusait avec le théâtre pour la dernière fois.

La puissance de Jean-Luc Lagarce

Hier soir, au début, le trac était parfois perceptible sur scène. Une application parfois excessive. Le texte et le jeu un peu trop propre pour certains des comédiens. Mais on les comprend. Il s’agit de l’aboutissement de trois ans d’études, de la première d’une pièce qui va les emmener à Avignon (du 20 au 23 juillet, Théâtre Benoît XII). Et puis, peut-être aidés par l’écoute et la relative réactivité de la salle, l’aisance s’installe. Les jeunes acteurs se libèrent et la force du texte de Lagarce prend le dessus. Ils portent sa pièce et ses mots deviennent terrain de jeu plus que contrainte. Le plaisir dans l’interprétation devient flagrant et la puissance de l’auteur emporte tout jusqu’à cette émotion véritable qui étreint tous, spectateurs comme acteurs au terme des 2h15 de représentation.

Chacun tient sa partie à merveille dès que la représentation prend son envol. Corentin Hot (Un garçon, tous les garçons), Alexandre Goldinchtein (Un guerrier, tous les guerriers) et Alexandra Gentil (Jean-Luc Lagarce) impressionnent par leur aisance rapide. Margot Madec (Madame Tschissik) fait rire la salle et révèle tout le potentiel comique de la pièce. L’ironie et le décalage perpétuel de ce qui nous ait montré. La citation de Tchekhov qui clôture la représentation, de la main de Lagarce, « Tandis que l’on parle, la vie s’écoule » parle à merveille de Louis, Étienne Toqué, qui « attend, silencieux« , comme le lui reprochera son frère Antoine, Adrien Rouyart. Il est comme déjà parti pendant toute la pièce. Aussi résigné que son auteur.

 

 

3 commentaires sur “Le pays lointain mis en abymes.

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